Le Lindy Hop n'est pas qu'une danse. C'est une conversation entre deux partenaires, entre les danseurs et les musiciens, entre une communauté et la musique de son époque. Né dans les ballrooms noirs de Harlem à la fin des années 1920, il est devenu la danse sociale emblématique de l'ère du swing avant de presque disparaître, pour renaître des décennies plus tard en un mouvement mondial.
Le Savoy Ballroom et la naissance d'une danse
L'histoire commence en 1926 avec l'ouverture du Savoy Ballroom, sur Lenox Avenue à Harlem. Le Savoy était une immense salle de bal occupant tout un pâté de maisons, avec un parquet poli, deux scènes pour que la musique ne s'arrête jamais et, surtout, une stricte politique de non-ségrégation à une époque où la plupart des lieux américains étaient séparés. Danseurs noirs et blancs partageaient la même piste, et les meilleurs orchestres du pays venaient y jouer : Chick Webb, Count Basie, Duke Ellington, Benny Goodman.
De ce creuset naquit une nouvelle danse. Enracinée dans des formes vernaculaires afro-américaines antérieures comme le Charleston, le Breakaway ou le Texas Tommy, elle y ajoutait quelque chose que ces dernières n'avaient pas : le swing-out. Les partenaires s'écartaient en position ouverte, improvisaient quelques pas, puis se retrouvaient, dans un jeu de question-réponse syncopé qui faisait écho à la musique.
Le nom ? La légende en attribue la paternité au danseur George « Shorty » Snowden. Lors d'un marathon de danse en 1928, un journaliste lui demanda ce qu'il faisait. Inspiré par les gros titres célébrant le récent « hop » transatlantique de Charles Lindbergh, Shorty répondit : « I'm doing the Lindy Hop. »
Les années 1930 et 1940 : le swing s'impose
Tout au long des années 1930, Lindy Hop et swing montèrent ensemble. Les big bands fournissaient la bande-son. Les retransmissions radio de Benny Goodman depuis le Palomar Ballroom, en 1935, sont souvent créditées d'avoir lancé la « Swing Era » dans l'Amérique grand public. Le Lindy suivit. Il apparut à Hollywood, notamment dans Hellzapoppin' (1941), dont la séquence de danse à couper le souffle est encore étudiée par les danseurs d'aujourd'hui.
La danse évolua rapidement. Les figures aériennes (flips, coups de pieds, passages dans le dos) furent ajoutées au milieu des années 1930, à mesure que la musique accélérait et que les concours devenaient plus serrés. Ce n'étaient pas des figures de soirée : elles étaient réservées aux spectacles et aux jam circles, où les meilleurs danseurs se produisaient couple par couple.
Frankie Manning et les Whitey's Lindy Hoppers
Aucune histoire du Lindy Hop n'est complète sans Frankie Manning. Habitué du Savoy dès l'âge de 14 ans, Frankie rejoignit la troupe professionnelle d'Herbert « Whitey » White, les Whitey's Lindy Hoppers, au milieu des années 1930. On lui attribue souvent la chorégraphie du premier aérien, un saut dos-à-dos, lors d'un concours de 1935 contre l'équipe de Shorty Snowden.
Les Whitey's Lindy Hoppers firent le tour du monde, se produisirent au cinéma et à Broadway, et imposèrent un standard qui définit l'époque. Manning dansa professionnellement jusqu'à son incorporation durant la Seconde Guerre mondiale, après quoi il quitta discrètement la scène pour un emploi stable à la poste.
Le déclin d'après-guerre
L'ère du swing s'éteignit presque aussi vite qu'elle avait commencé. Une taxe américaine de 1942 sur les « lieux de danse » ferma les ballrooms à travers le pays. Les big bands, coûteux en tournée, cédèrent la place à des formations plus restreintes. Dans les années 1950, le rock'n'roll avait remplacé le swing à la radio, et le Lindy Hop, toujours dansé mais dans des lieux de plus en plus rares, disparut de la culture grand public. Le Savoy ferma ses portes en 1958.
Pendant trois décennies, le Lindy Hop survécut surtout dans les mémoires : dans les vieux films, dans les corps des danseurs d'origine qui continuaient à se réunir pour jammer, et dans une poignée de scènes régionales qui ne l'avaient jamais vraiment lâché.
Le renouveau des années 1980
Le renouveau vint d'un endroit inattendu : la Suède. Au début des années 1980, une jeune troupe suédoise appelée The Rhythm Hot Shots retrouva les Whitey's Lindy Hoppers d'origine pour leur demander de transmettre la danse. Presque au même moment, des danseurs américains comme Steven Mitchell, Erin Stevens et Sylvia Sykes faisaient la même démarche depuis la Californie. Ils frappèrent à la porte de Frankie Manning. Il avait alors 70 ans, venait de prendre sa retraite et n'avait plus enseigné depuis des décennies.
Frankie accepta. Pendant les 25 années suivantes, jusqu'à sa mort en 2009, il parcourut le monde pour enseigner le Lindy Hop avec la même chaleur et le même humour qu'il avait apportés sur la piste du Savoy un demi-siècle plus tôt. Des générations de danseurs, dont beaucoup sont aujourd'hui les professeurs seniors de la scène actuelle, apprirent directement à ses côtés.
Le Lindy Hop aujourd'hui
Ce qui a commencé à Harlem se danse désormais dans des centaines de villes, sur tous les continents. Des événements annuels comme le Herräng Dance Camp (Suède), le programme Frankie Manning Ambassadors ou les International Lindy Hop Championships attirent des milliers de participants. Des soirées hebdomadaires ont lieu partout, de Tokyo à Buenos Aires en passant par Le Cap.
La musique a évolué elle aussi. Les enregistrements classiques des années 1930 et 1940 restent au cœur du répertoire, mais des groupes contemporains de swing et de « néo-swing » composent désormais spécifiquement pour les Lindy Hoppers. Les DJs proposent des sets qui couvrent quatre-vingt-dix ans de swing enregistré.
Au fond, pourtant, le Lindy Hop n'a pas changé. C'est toujours une conversation, menée par la musique, façonnée par le partenariat, ancrée dans l'esprit joyeux et improvisé qui emplissait le Savoy tous les soirs de la semaine. Chaque swing-out relie un danseur d'aujourd'hui directement à cette piste de Harlem, il y a quatre-vingt-dix ans.